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Les nomades numériques à l’ère du Covid-19

Recherches en cours
Début: Juin 2020
Fin: Décembre 2021

Ne plus choisir son lieu de vie en fonction de la localisation de son travail, c’est le choix des nomades numériques, ces travailleurs itinérants du XXIe siècle. Les technologies de l’information et de la communication (TIC), dont ils dépendent, leur offrent une indépendance géographique et financière qui sert de socle à un mode de vie mêlant inextricablement travail, voyage, consommation et loisirs. Quel impact a eu l’épidémie de Covid-19 sur leurs modes de vie ? Quelles sont les évolutions possibles du nomadisme numérique après la Covid-19 ? Que peuvent-ils nous apprendre sur l’avenir du travail, du voyage, de la consommation et des loisirs ?

Acteurs de la recherche

 

Contact : Christophe Gay

La pandémie de Covid-19 est à la fois une urgence sanitaire et une source d’importants bouleversements économiques et sociaux, qui amplifie nombre de tendances déjà existantes à l’échelle macro. Avant même le début de la crise, une série d’innovations sociotechniques interconnectées ébranlaient les relations entre employeurs et employés, traditionnellement fondées sur une régulation des salaires, et réorganisaient le travail de façon plus informelle, allant dans le sens d’une précarisation. Ces moyens de subsistance alternatifs se structuraient de plus en plus autour du micro-entreprenariat, du freelance et des contrats irréguliers. Les nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC) ont joué un rôle important dans ce processus, puisque leur diffusion a permis une séparation spatiale accrue entre la production et la consommation, rendant les modes de vie plus flexibles en supprimant toute nécessité de proximité géographique entre le lieu de travail et le lieu de vie. Avant la pandémie de Covid-19, de plus en plus de personnes s’adaptaient déjà à ces conditions d’« indépendance géographique », de façon parfois spectaculaire et provocatrice, en devenant des « nomades numériques ». Leur mode de vie se caractérisait notamment par le fait qu’ils recevaient une rémunération financière en échange de tâches nécessitant une connexion à internet, tout en vivant dans des lieux éloignés ou en voyageant dans le monde entier de façon semi-continue.

Avant l’apparition de la pandémie, quantité d’indices semblaient montrer que le nomadisme numérique devenait une forme puissante et éloquente d’adaptation aux transformations de la situation économique, sociale et culturelle (voir, par exemple Thompson 2018 ; Birtchnell 2019 ; Green 2020). Les données disponibles indiquaient que le nombre d’individus adoptant ce mode de vie augmentait d’année en année. À présent, l’avenir de cette tendance est très incertain, notamment parce que nous manquons de connaissances systémiques sur la façon dont les travailleurs-voyageurs itinérants s’en sortent dans les villes et au sein des communautés qui servent de base pour leurs activités.

L’objectif de ce projet est de fournir une description générale du mode de vie des nomades numériques, de réaliser une vaste enquête auprès de plusieurs centaines de personnes et de mener une série d’entretiens en ligne avec des informateurs clés et plusieurs groupes de discussion virtuels. Nous cherchons par ailleurs à déterminer ce que l’avenir pourrait réserver aux adeptes de ce mode de vie, ainsi que l’apport des évolutions dans ce domaine à la perception contemporaine de l’avenir du travail, de la consommation et des loisirs.

Objectifs

Ce projet a trois objectifs. Tout d’abord, nous proposerons une présentation générale du mode de vie du nomade numérique avant l’apparition de la Covid-19, qui servira de référence pour évaluer la part des changements dus à la pandémie. Ensuite, nous chercherons à comprendre l’impact du coronavirus sur les nomades numériques, grâce à la conception et à la diffusion d’un questionnaire (nombre anticipé > 500) et par le biais d’entretiens en ligne avec des informateurs clés et plusieurs groupes de discussion virtuels. Enfin, nous souhaitons élaborer des scénarios permettant d’anticiper les évolutions possibles du nomadisme numérique après la Covid-19, et de déterminer dans quelle mesure ce statut restera à l’avant-garde des transformations sociales, dans une ère d’automatisation croissante.

Contexte

Ce projet, qui s’inscrit dans les thématiques du Forum Vies Mobiles, s’intéresse d’abord à la façon dont les TIC modifiaient le rapport au lieu et rendaient possible de nouveaux modes de travail, de voyage, de consommation et de loisirs avant l’apparition de la Covid-19. Certains experts ont observé dans les pays à hauts revenus les prémices d’une évolution vers un avenir « post-travail », due au bouleversement de pans importants de l’économie mondiale par une nouvelle génération de technologies numériques d’automatisation. Cela va de pair avec une représentation de l’avenir fondée sur l’idée que ces évolutions diminuent considérablement la demande de travail humain et que les emplois deviennent progressivement plus irréguliers et occasionnels, ce qui affranchit les individus – pour le meilleur ou pour le pire – des structures formelles du travail. Cette tendance transparaît dans le nombre croissant de micro-entrepreneurs, de travailleurs en freelance et sur contrats ponctuels, ainsi que dans les évolutions concernant les « nomades numériques » qui adoptent un mode de vie indépendant des contraintes géographiques.

Le terme de « nomade numérique » vient d’un livre éponyme publié il y a deux décennies par les ingénieurs électriciens Tsugio Makimoto et David Manners (1998). L’auteur principal est un pionnier de la conception des semi-conducteurs ; très tôt, au cours de la trajectoire d’innovation de la miniaturisation électronique, il a compris que les TIC plus performantes et plus flexibles permettraient aux individus de transcender les contraintes géographiques et de réorganiser leur façon de travailler, rendant ainsi possible de nouveaux modes de vie sans attaches. Ces pratiques ont connu un net développement durant le ralentissement économique provoqué par la crise financière de 2008 et elles ont continué à se diffuser ces douze dernières années, jusqu’au début de l’épidémie de coronavirus fin 2019. L’insatisfaction professionnelle croissante et les possibilités restreintes d’accomplissement personnel sur le lieu de travail actuel ont aussi contribué à ces évolutions, mais il convient de ne pas ignorer les facteurs sociaux et technologiques qui ont facilité ces modes de vie alternatifs.

Il est difficile, pour plusieurs raisons, de se faire une idée précise de l’importance du nomadisme numérique avant le Covid-19. D’abord, l’expression a une certaine élasticité – au sens strict, elle suppose la résidence dans un pays étranger, mais cette condition n’est pas toujours essentielle. Ensuite, les modes de mobilité associés ne comprennent pas nécessairement le voyage aérien : il peut s’agir d’une voiture, d’un van, d’un bus scolaire reconverti, d’un bateau, ou autre. Enfin, les individus peuvent adopter ce mode de vie par intermittence. Ainsi, en fonction de la rigueur de la définition choisie, les estimations concernant la taille de cette population au niveau mondial varient de quelques centaines de milliers à un million.

De façon concrète, le nomadisme numérique désigne les travailleurs-voyageurs itinérants dans le domaine des technologies, qui créent des sites internet, gèrent des commerces en ligne, développent des applications mobiles et conçoivent des ressources de marketing en ligne, mais aussi des artistes, des graphistes, des vidéastes et des artisans. Autre visage de cette tendance, celui des « capitalistes nomades », propriétaires d’entreprises florissantes basées sur des plateformes en ligne, qu’ils gèrent tout en voyageant en permanence ou de façon régulière.

Ces individus peuvent faire leur travail presque n’importe où (tant qu’ils ont un ordinateur portable et une connexion internet fiable) et vivent donc souvent dans des lieux qui se prêtent à des activités non professionnelles ou de loisir. Ils sont enclins à privilégier les lieux déjà développés en direction du tourisme international, mais les villes à l’aura cosmopolite (les prix modérés constituent un avantage supplémentaire) sont aussi des destinations prisées. Ce mode de vie se rapproche (dans une version plus extrême) des pratiques de colocation et de coworking qui deviennent de plus en plus courantes dans nombre de pays du monde entier, pour des raisons généralement similaires.

L'émergence du nomadisme numérique peut être attribuée à trois facteurs :

  • Le déploiement au niveau mondial de l’internet haut-débit (qui permet au travail de traitement de l’information d’être réalisé en toute indépendance géographique).
  • L’avènement de nouvelles formes de travail irrégulier, rémunéré sur la base d’un forfait ou en fonction des prestations, et non par un salaire hebdomadaire ou mensuel.
  • La possibilité de voyager à l’international de façon pratique et relativement peu coûteuse.

Toutes ces conditions favorables ont permis aux nomades numériques de mettre à profit la différence entre le niveau des rémunérations dans les villes mondiales et le coût de la vie plutôt modéré dans des lieux adaptés aux nomades. Le résultat est une forme d’arbitrage (aussi appelé « géo-arbitrage ») dans lequel les individus travaillent selon des emplois du temps asynchrones et souvent irréguliers, qui permettent de réserver du temps pour des activités extra-professionnelles. Il est ainsi possible de revenir sur la traditionnelle séparation entre le travail, le voyage, la consommation et les loisirs.

Avant la Covid-19, les gouvernements nationaux tendaient à traiter le nomadisme numérique comme une activité semi-illicite violant potentiellement les lois sur l’immigration, le travail ou la fiscalité. Un petit nombre de pays (et de juridictions locales) ont abandonné ce modèle. Ainsi, l’Estonie a introduit en 2015 la notion de « e-résidence » et a annoncé, en février 2018, la création d’un nouveau type de visa destiné aux travailleurs-voyageurs sans attaches. Il y a quelques mois encore, des mesures similaires étaient envisagées à Singapour et en Thaïlande. Cela semble montrer que ce mode de vie était en passe d’être reconnu, dans certaines sphères, comme une source d’innovations sociales et de ressources économiques ; on s’attendait généralement à ce que cette conception se répande encore avec le temps. Certaines nations semblaient se préparer à mettre à profit le déploiement à grande échelle de l’intelligence artificielles et d’autres technologies liées qui, selon de nombreux experts, affranchirait davantage de personnes dotées des compétences et des dispositions nécessaires aux nomades numériques.

Questions de recherche et hypothèses

La pandémie a probablement donné un coup d’arrêt à nombre d’évolutions associées au nomadisme numérique, même s’il faut noter que certains pays comme la Barbade se sont récemment lancés dans une entreprise d’autopromotion auprès des travailleurs sans attaches du numérique. De façon plus générale, on sait peu de choses sur la vie des nomades numériques durant ces derniers mois marqués par la diffusion de l’épidémie sur toute la planète. Ce projet s’intéressera notamment aux questions suivantes :

  • Que sont devenus les nomades numériques ? Sont-ils retournés dans leur pays d’origine ?
  • Quelles difficultés les nomades numériques ont-ils dû affronter en mars 2020, lorsque l’Organisation mondiale de la santé a qualifié la Covid-19 de pandémie ?
  • Comment les nomades numériques se sont-ils adaptés à la situation économique actuelle, et comment ont-ils aménagé leurs modes de vie et de travail pour s’adapter aux défis contemporains ?
  • S’ils vivent toujours à l’étranger, les nomades numériques peuvent-ils, si nécessaire, avoir accès aux soins ?
  • Quelle est la situation financière actuelle des nomades numériques étant donné l’arrêt ou le ralentissement de pans importants de l’économie mondiale ?
  • Les nomades numériques prévoient-ils de reprendre ce mode de vie après la pandémie ?
  • Quelles perspectives pour les nomades numériques alors que s’annoncent des renforcements des contrôles aux frontières, une moindre tolérance pour l’ambiguïté légale concernant le statut de résident, et un net ralentissement de l’économie mondiale ?

Organisation et méthodes de recherche

À ce jour, peu de recherches ont été menées sur le nomadisme numérique. L’essentiel du travail a porté sur l’élaboration d’une définition, par le biais d’une spéculation à distance sur les dimensions culturelles et logistiques de ce mode de vie, ou d’une exploration de son potentiel de nouveau catalyseur du tourisme. Les observations journalistiques et les rapports anecdotiques ont prédominé.

L’impact de l’épidémie de Covid-19 sur les nomades numériques soulève d’importantes questions quant à la pertinence actuelle des résultats de recherche antérieurs, et cette recherche porte sur le statut et la résilience des membres de cette communauté. Par ailleurs, on ignore dans quelle mesure les nomades numériques conserveront leur statut de précurseurs de tendances émergentes à l’échelle macro.

Dans sa première phase le projet mettra l’accent sur la période pré-Covid-19, avec le développement d’un cadre conceptuel permettant de décrire les éléments du marché du travail qui ont contribué à la précarisation de l’emploi, le rôle de l’automatisation numérique dans l’évolution de l’accès au travail salarié, et l’émergence de nouvelles formes logistiques d’organisation du travail. Le résultat prendra la forme d’une synthèse des recherches existantes sur le nomadisme numérique.

La seconde phase comprendra trois éléments. En premier lieu, nous allons concevoir et mener une étude (en anglais et en français) portant sur les expériences récentes et le statut d’un échantillon d’environ 500 nomades numériques. Les personnes interrogées seront sélectionnées sur plusieurs plateformes en ligne appréciées des travailleurs-voyageurs itinérants, notamment NomadList et certains groupes Facebook. Ensuite, nous réaliserons au moins dix entretiens en ligne avec des informateurs clés, qui connaissent bien le mode de vie des nomades numériques et sont à même de fournir des indications sur les bouleversements subis par la communauté en raison de la Covid-19. Enfin, nous réunirons deux ou trois groupes de discussion composés de nomades numériques, afin de récolter des observations directes.

La troisième phase sera forcément davantage spéculative. Au cours du projet, nous suivrons les évolutions dans les domaines du marché du travail, des conditions macroéconomiques, des investissements et des politiques publiques déployées en réaction à l’épidémie de Covid-19. L’objectif est d’aboutir à une connaissance conjecturale des perspectives d’avenir du nomadisme numérique, et de ce que peut nous apprendre la reprise d’activité des nomades numériques eux-mêmes à propos des évolutions de tendance et des nouveaux modèles émergents. Enfin, nous préparerons un bref rapport soulignant les principaux résultats de la version française de l’enquête, dans le cadre d’un effort général de compréhension des caractéristiques spécifiques de ce groupe de personnes interrogées.

Originalité de la recherche

Cette étude constitue le premier effort visant à mener une enquête au niveau mondial sur les vies et les modes de vie des nomades numériques. Son intérêt et son originalité résident également dans son calendrier, puisqu’elle commence six mois après le début de la pandémie la plus importante depuis un siècle. Nous souhaitons diffuser largement les résultats de cette recherche, qui seront certainement utiles au personnel politique et aux analystes des modes de vie, ainsi qu’aux nomades numériques eux-mêmes, probablement plongés actuellement dans une grande incertitude. Le projet doit aussi déterminer dans quelle mesure ce groupe d’avant-garde, les travailleurs-voyageurs itinérants, peut apporter des connaissances intéressantes sur l’avenir du travail, du voyage, de la consommation et des loisirs. Les résultats du projet sont attendus pour décembre 2021.

Références

Green, P., « Disruptions of self, place and mobility: digital nomads in Chiang Mai, Thailand », Mobilities 15(3), 2020, p. 431-445.

Thompson, B., « Digital nomads: employment in the online gig economy », Glocalism 1, 2018, p. 1‒26.

Birtchnell, T., « Digital nomads and (im)mobile identities », in A. Elliot (dir.), Routledge Handbook of Identity Studies, Londres, Routledge, 2019, pp. 274-282.

Mode de vie

Un mode de vie est une composition - dans le temps et l’espace - des activités et expériences quotidiennes qui donnent sens et forme à la vie d’une personne ou d’un groupe.

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